ACTUS LOCALESPOLITIQUE Le Pays ne veut pas payer 50 millions pour ressusciter la pirogue de Tu Marama Charlie Réné 2025-11-13 13 Nov 2025 Charlie Réné L’ancien président Édouard Fritch a dénoncé, ce jeudi à Tarahoi, le « triste » sort de cette double pirogue qu’il avait inauguré en 2022 sur la nouvelle place du front de mer, mais qui gît depuis plus d’un an près du pont de Motu Uta. Il faut dire que l’œuvre de 18 mètres, jamais protégée par un fare, s’est rapidement dégradée. 25 millions de rénovation, 25 autres pour un abri… C’est non, a tranché le gouvernement, qui préfère investir cet argent dans une culture « qui se vit, se projette, au lieu d’être exposée tel un vestige du passé ». C’est un vide « perturbant » et même « profondément triste » qu’a dénoncé Édouard Fritch à l’assemblée ce matin. Le vide laissé par la pirogue double installée sur la place en juin 2022, et qui n’y est plus visible « de longs mois ». Personne n’ignore où se trouve cette grande maquette de 18 mètres de long, construite à Raiatea, par John Rere et une équipe de jeunes apprentis, et baptisée Te Ra Nui Marama–Marama Nui i te Ra : elle a été envoyée en rénovation en septembre 2024, installée sous un chapiteau près du pont Motu uta… D’où elle n’a plus bougé depuis. Et l’ancien président, qui avait célébré, en 2023, une fête de l’Autonomie au pied de l’œuvre qu’il avait lui-même commandé, dit être allé la voir : la pirogue est “dans un état de vétusté et d’abandon intolérable”, « servant de support à des barrière et des portails en aluminium démantelés d’on ne sait quelle infrastructure publique ». Et cet abandon sonne à ses yeux comme un acte de “désinvolture, voire de mépris, à l’égard de nos coutumes, de nos traditions et de nos anciens”. La question du chef de file autonomiste, celle du sort réservé à ce « grand symbole de nos origines », qui « porte l’âme du peuple polynésien », était donc posée – en tahitien – à Jordy Chan, ce jeudi matin en séance plénière de l’assemblée. L’abri monté au pied du pont de motu Uta, et qui abrite la pirogue en mauvais état ainsi que des équipements non utilisés par le port autonome. 46 millions pour l’installer, 50 pour la rénover « C’est avec respect pour l’emblème de la pirogue et la mémoire de nos ancêtres que je tenterai de rafraîchir le vôtre », a répondu d’emblée le ministre des Grands Travaux, rappelant que le projet lancé en 1999 avait coûter « la bagatelle de 46 millions de francs d’argent public ». « Construire une pirogue qui n’est pas en capacité de naviguer, pas sûr que nos illustres ancêtre navigateurs cautionnerait », tacle le jeune ministre, estimant qu’il s’agissait là d’une « drôle de façon de transmettre » la tradition. Et d’après lui, dès son installation, l’ouvrage, « structure en bois, composé d’une charpente et de panneaux de contreplaqué sur lesquels des planches de falcata sont collés » était parti d’un mauvais pied : « Peut-être par mépris ou par méconnaissance des traditions, vous n’avez pas pris soin de construire un fare va’a pour abriter la pirogue, et ce malgré les préconisations de son constructeur. C’est ce qui conduira à son funeste sort, reprend le ministre. En effet, moins de deux mois après son inauguration, son vernis est déjà écaillé, et sa coque laisse apparaitre des fissures dans lesquelles l’eau s’infiltre. Ces dégradations vont très rapidement s’aggraver et se multiplier. Le constructeur John Rere l’avoue lui même : selon lui, ‘on a fait un peu les choses à l’envers’, je cite ». https://www.radio1.pf/cms/wp-content/uploads/2025/11/JORDY-PIROGUE-1.wav « Nous ne souhaitons pas poursuivre le gaspillage des deniers publics polynésiens » Dès 2023, à l’arrivée du nouveau gouvernement, une rénovation générale est donc préconisée, et les expertises effectuées après le déplacement vers Motu Uta chiffrent l’opération : 25 millions pour la rénovation, 25 autres pour construire d’un Fare va’a place Tu marama, pour enfin protéger Te Ra Nui Marama–Marama Nui i te Ra du soleil et de la pluie. Plus cher que le programme initial, et trop cher pour le gouvernement Brotherson. « Nous parait-il opportun de dépenser 50 millions de francs pour rénover une pirogue qui ne navigue pas ? interroge Jordy Chan. La réponse est non, nous ne souhaitons pas poursuivre le gaspillage des deniers publics polynésiens. Notre gouvernement préfère investir cet argent dans des projets vivants, réels vecteurs pour la culture polynésienne ». https://www.radio1.pf/cms/wp-content/uploads/2025/11/PIROGUE-2.wav Parmi les projets culturels « vivants » , le ministre cite les célébrations officielles de Matari’i i nia, premier jour férié pré-européénne inscrit au calendrier, le soutien aux associations de pirogues à voile, et des discussions avec Fa’afaite -« qui navigue, elle » – à qui l’exécutif dit avoir trouvé un nouveau ponton d’amarrage et un site à terre pour assurer la « transmission du patrimoine immatériel ». Une culture qui « se vit, se projette, au lieu d’être exposée tel un vestige du passé », appuie le ministre. Le Pays ne compte donc pas faire rénover Te Ra Nui Marama–Marama Nui i te Ra, et pas non plus redéplacer la pirogue, en mauvais état vers la place Tu Marama. Que va devenir cet ouvrage à 46 millions ? Rester, pour l’instant, à Motu Uta. Le ministre ne précise pas non plus si une autre oeuvre va la remplacer sur l’espace prévu pour accueillir la pirogue sur le front de mer de Papeete. Une décision « incompréhensible » et « scandaleuse » [MàJ 17h30] Dans un communiqué publié à l’issue de la séance de l’assemblée, le Tapura a dénoncé une décision d’abandon de la pirogue « incompréhensible » et « scandaleuse ». Le parti autonomiste y rappelle qu’un projet de fare va’a était engagé, qu’à son départ du pouvoir, les études étaient lancés, les esquisses déjà existantes et la pirogue « en parfait état », ce qui contredit la version de Jordy Chan, accusé, avec tous le gouvernement Brotherson de « dénigrement et d’inaction », mais aussi « d’absence de vision culturelle ». « Une fois de plus, la culture et notre identité commune ne figurent manifestement pas dans les priorités du gouvernement indépendantiste, appuie le parti rouge. Le Tapura Huiraatira appelle à la protection, à la valorisation et au respect de notre patrimoine matériel et immatériel. La grande pirogue double n’est pas un décor que l’on démonte et que l’on oublie : c’est un symbole. Et un gouvernement qui se revendique de ce pays ne devrait jamais l’oublier ».