ACTUS LOCALESÉCONOMIE Les revendications sur Tupai ressuscitées par les ambitions hôtelières du Pays Charlie Réné 2025-02-20 20 Fév 2025 Charlie Réné Propriété du Pays depuis son rachat au sulfureux notaire Marcel Lejeune, l’atoll d’un millier d’hectares au Nord de Bora Bora a toujours fait l’objet de revendications par des descendants des familles royales des Raromata’i. Plutôt discrètes ces dernières années, elles connaissent un nouveau souffle depuis que Moetai Brotherson est allé vanter les atouts de Tupai auprès de promoteurs hôteliers à Singapour. L’association familiale Puarai a Teriitaumihau refuse d’être « spectateur d’un développement sur nos propres terres par des étrangers ». Un rendez-vous a été demandé à la présidence, pour l’instant sans succès. [MàJ 21/02 : En réaction à notre article, Me François Quinquis a tenu a apporté, en substance, ces précisions : « Marcel Lejeune n’a pas acquis ses droits sur Tupai par usucapion, mais les a racheté à des propriétaires précédents. Cette acquisition a été contestée plus tard devant le tribunal civil sur un fondement juridique douteux. Le tribunal n’a pas eu d’autres choix que de débouter les familles requérantes, qui étaient probablement de bonne foi ». L’avocat, qui a défendu l’ancien notaire et écrit en ce moment un livre sur son parcours, injustement terni par des affaires « mais aucune condamnation » selon lui, l’assure : « Marcel Lejeune n’a jamais spollié personne ».] Une soixantaine de personnes, ce mercredi matin, à la maison de quartier Muriavai, au bord de l’embouchure de la Punaruu. « On est beaucoup plus que ça, plusieurs centaines », souffle Claudine Onee, la présidente de l’association Puarai a Teriitaumihau, qui rassemble des « héritiers et ayants-droit qui se rattachent aux descendants du roi Teriitaumihau sur Huahine », et qui a lancé l’invitation. Des milliers, même, en comptant les « collectifs associés » formés à Tahiti ou aux Raromata’i. Leur objectif commun : « obtenir justice » sur l’héritage foncier de ces familles. Des recours ont été menés pour plusieurs centaines d’hectares à Huahine. Certains ont abouti devant la justice, d’autres dossiers sont « en cours de montage », comme l’expliquent les responsables du mouvement aux familles réunies à Punaauia. Mais c’est une autre île qui concentre les débats ce mercredi : Tupai, atoll d’environ 1 000 hectares de terres émergées situé à une quinzaine de kilomètres au Nord de Bora bora. Et qui n’en est pas à son premier débat. « Lejeune nous a volé, et le territoire a acheté à un voleur » L’atoll en forme de cœur – inhabité, interdit d’accès, mais dont le survol est prisé lors des balades aériennes* – avait surtout fait couler de l’encre entre 1997 et 1998, quand le gouvernement de Gaston Flosse achète l’île pour quelques 680 millions de francs à Marcel Lejeune. Ce pionnier du notariat polynésien était devenu le « roi de Tupai » par une étonnante procédure d’usucapion – une acquisition légale après l’exercice d’une propriété de fait pendant 30 ans -, validée par la justice malgré 48 revendications. Dont une trentaine s’appuient sur une filiation Teriitaumihau. À l’époque de l’intégration de l’atoll au domaine public du Pays, la justice de Papeete venait d’écarter ces contestations, et la réputation de Marcel Lejeune était depuis longtemps ternie, entre autres par l’affaire de la succession Brown. L’ancien notaire, dont la démission avait été actée dès 1992, était lui en faillite. Les 680 millions seront répartis entre ses créanciers, au grand dam des « héritiers » proclamés. « Lejeune nous a volé, et le territoire a acheté à un voleur », résume Claudine Onee. Tupai avait ensuite fait l’objet de toutes les spéculations quant à son avenir. Et, de retraites politiques en chantiers divers – des bungalows, pontons, un creusement de passe, et surtout une piste d’atterrissage censée accueillir Jacques Chirac, qui ne s’y s’est jamais posé -, l’île était devenue un des symboles des dérives des années Flosse. L’affaire des ayants-droit avait, elle, rebondi à la faveur du Taui, quand Oscar Temaru avait fait des déclarations favorables à des restitutions de terres. Gaston Flosse lui-même lui avait emboité le pas et surenchéri, sitôt le pouvoir repris, avec un protocole d’accord prévoyant une procédure d’identification des terres, le tout dans le contexte de tensions politiques et d’annonces de projets en cascade. Puis plus rien, ou presque. « Ça a été oublié par les politiques. Il doit exister un pouvoir profond qui leur a dit de ne pas rendre les terres… Ou ils ont peut être pas eu réellement l’intention de le faire, note Gaston Tetuanui, ancien du « collectif carton rouge », récemment condamné dans l’affaire Ravel – Le Gayic et en l’occurence vice-président de l’association. En tout cas, il est temps qu’on rencontre le président Moetai pour qu’on échange là-dessus. » La piste d’atterrissage de Tupai, élargie et allongée grâce à un remblai en 2001 par Gaston Flosse qui espérait y attirer on ami Jacques Chirac, finalement jamais venu. Le GIP avait aussi creusé une passe pour amener les matériaux nécessaires au chantier. Ces travaux, et ceux des bungalows et logements construits à l’époque, avait été menée dans des conditions de légalité douteuses, comme l’a relevé la CTC. À l’amiable ou en justice Comme en 2021, quand des ayants-droit s’étaient fait entendre par la voix de Monil Tetuanui, ce sont les rumeurs de projets sur l’île qui a fait réagir. Car Moetai Brotherson a plusieurs fois évoqué Tupai, l’année dernière, comme un site exceptionnel pour accueillir un complexe hôtelier très haut de gamme. Notamment lors de ses déplacements à Singapour. Claudine Onee, pas farouchement opposée à un développement économique ou hôtelier sur l’atoll des Raromatai, mais qui estime que « cela pourra se faire que si le droit et l’intérêt de chacun est respecté », a donc pris sa plume pour écrire au président. Et lui proposer une rencontre. C’était début décembre : aucune réponse n’a été reçue depuis. La réunion de mercredi avec donc pour but de « relancer la machine ». « Il faut remobiliser, expliquer la démarche aux familles, et puis prendre peut-être par le bon bout ce dossier-là pour avancer, reprend la présidente de l’association. On aimerait que ça soit à l’amiable avec Moetai. Mais si il ne veut pas s’arranger à l’amiable, s’il nous demande d’aller au tribunal, on ira au tribunal. Mais on va devoir avancer ». https://www.radio1.pf/cms/wp-content/uploads/2025/02/TUPAI-1.wav Pas de précision sur les voies judiciaires qui pourraient être choisies. Dans les années 90, la contestation de l’usucapion avait échoué. Les membres de l’association évoquent aujourd’hui l’idée de porter l’affaire devant la Cour européenne des droits de l’Homme, se « reposer sur la déclaration des droits autochtones de l’ONU ». Ou, de façon plus réaliste, « reprendre une procédure foncière à zéro ». Mais l’idée est avant tout de plaider leur cause devant les élus. « Nous allons être spectateurs d’un développement sur nos propres terres par des étrangers » Et l’association fait de ce côté feu de tout bois. Elle interpelle, bien sûr, sur les conditions d’intégration des 3 000 hectares d’atoll – en comptant le lagon – au domaine public. Un arrêté de 2001 confiant ce foncier à la présidence avait d’ailleurs été contesté par le Haut-commissariat, à cause des doutes sur la propriété réelle du Pays. Le défèrement avait « malheureusement » été jugé sans suite car hors délai. Le collectif remet aussi sur la table un rapport de la Chambre territoriale des comptes de 2005, qui soulignait « l’insécurité juridique » qui entourait tous les projets du Pays sur place, du fait, justement, des revendications. Les familles se désolent, sur une autre note, d’avoir été interdites d’accès à l’immense cocoteraie – grande productrice de coprah sous Marcel Lejeune – ainsi qu’aux poissons du lagon – pas particulièrement riche vu sa fermeture – et aux opportunités touristiques. « Un milliard de francs de pertes par an » chiffre, sans trop de détail dans le calcul, l’association. Elle rappelle en outre que des rétrocessions de terres domaniales ont déjà été opérées pour d’autres îles, notamment à Rurutu ou Rimatara, sous la mandature Fritch. « On ne veut pas politiser ce dossier », assure Claudine Onee, qui note tout de même, dans son courrier à Moetai Brotherson qu’il s’agit de trouver une solution « équitable, juste et durable » pour une population « qui vous a massivement soutenu lors des dernières élections territoriales ». « Les 48 revendiquants n’ont jamais vendu cette terre. Nous, nous sommes les héritiers légitimes de ces revendiquants et demain, nous allons être spectateurs d’un développement sur nos propres terres par des étrangers, regrette Gaston Tetuanui. C’est pour ça que nous disons que nous pourrions aussi nous-même développer nos terres. C’est pour ça que nous demandons un dialogue entre nous, héritiers et le gouvernement gestionnaire de cet atoll ». https://www.radio1.pf/cms/wp-content/uploads/2025/02/TUPAI-2.wav Les responsables de Puarai a Teriitaumihau voudraient d’ailleurs profiter d’un éventuel entretien à la présidence pour évoquer des pistes de réformes du droit foncier polynésien pour éviter que des terres issues des grands héritages et indivisions ne soient « vendues par les propriétaires individuels », notamment à des étrangers. L’association propose donc de confier une partie des terres intérieures de Tupai à une « Fondation de la famille royale », dont la création est « en réflexion » et qui gérerait le patrimoine foncier, pour éviter qu’il ne soit dispersé. De grands projets, longuement expliqués à la petite partie des familles concernées qui s’étaient réunie à Muriavai mercredi. Mais qui n’ont pour l’instant eu aucun écho côté politique. *Le Pays a d’ailleurs publié, le jour de la réunion, un arrêté renouvellant l’autorisation d’occupation temporaire du domaine public pour Tahiti Nui Helicopters, qui peut ainsi se poser avec des touristes sur l’atoll