ACTUS LOCALESPOLITIQUE Les roseaux filtrants, la nouvelle piste pour développer l’assainissement Charlie Réné 2025-07-25 25 Juil 2025 Charlie Réné Mathieu Grellier et le tavana Frédéric Riveta en pleine présentation devant des élus. Alors que la majorité des eaux usées de particuliers polynésiens sont dirigées vers des fosses septiques, aucune structure publique ne contrôle aujourd’hui ces installations, très polluantes si elles sont mal entretenues, ni ne propose une prise en charge des « boues » qui en sont issues. Certaines communes lancent tout de même des projets. Rurutu va construire avant 2027 une installation utilisant le pouvoir filtrant des roseaux, et la « comcom » Tereheamanu travaille aussi un projet de « bioépuration », avec l’espoir d’aboutir dès l’année prochaine. Lire aussi : Ces déchets de fosse septique que le Pays ne veut pas voir Pas peu fièr, le maire de Rurutu, à la présentation de son « service public de l’assainissement non-collectif », voilà quelques jours, en présence de Manuel Valls. Sur l’île des Australes, pas de tout-à-l’égoût relié à une station d’épuration – seuls 8% des foyers du pays, dans la zone urbaine ou à Bora Bora, sont reliés à un réseau collectif -, les eaux usées des plus de 600 habitations de l’île sont prises en charge par des fosses septiques. Et de l’aveu de Frédéric Riveta, ces fosses, trentenaires ou quarantenaires pour la plupart, sont peu entretenues et pas vidangées, comme des milliers d’autres à Tahiti et dans les archipels. L’idée de ce nouveau service public est donc de créer une filière de traitement – voire même de valorisation – des résidus qui s’accumulent dans les fosses, ces « boues » qui « polluent la terre », comme le dit le tavana, voire, souvent, les lagons. Le pouvoir « phyto-épuratoire » des roseaux et du gravier Si la petite île d’un peu plus de 2 000 habitants est une des premières à se saisir du sujet, toutes les autres communes sont concernées par le problème : « la loi nous demande de prendre nos responsabilités », reprend Frédéric Riveta, en référence aux obligations du Code général des collectivités publiques. Un CGCT censé être applicable en Polynésie depuis l’année dernière, mais dont les prescriptions en matière d’assainissement, d’eau potable ou de déchets sont très loin d’être respectées et pourraient être encore repoussées. Reste que Rurutu veut agir et ouvrir une voie. Sur les hauteurs de Moerai la mairie va construire une installation dédiée, fonctionnant par filtration naturelle, dans laquelle seront régulièrement déposées, par un camion qui reste à faire venir, les boues vidangées tout autour de l’île. « On parle de fosses septiques où il y a un défaut de contrôle, un défaut de conformité et in fine, on a un risque que cela se déverse dans le milieu. Avec ce projet, il y a à la fois la collecte, qui sera mise en place dans le cadre du service public de l’assainissement non-collectif, et le traitement. On va faire passer les matériaux collectés dans des lits de séchage plantés avec des roseaux Fragmis australis, détaille Mathieu Grellier, chargé de mission à l’Office Français de la Biodiversité. On va utiliser le pouvoir phyto-épuratoire de cette espèce, avec un certain nombre de substrats – graviers fin, graviers grossiers, galets… – pour traiter ces eaux usées issues des fosses septiques ». https://www.radio1.pf/cms/wp-content/uploads/2025/07/ASSAINISSEMENT-RURUTU-1.wav 1,2 milliard de francs de « solidarité inter-bassins » Le projet, qui prévoit deux lits de roseaux consécutifs et une utilisation en agriculture de l’eau qui en ressort Quand aux boues produites, estimées à 15 tonnes par an à Rurutu, elles seront déposées dans une plateforme de compostage et de traitement des déchets verts, elle aussi en construction sur le même site municipal. Le tout doit être opérationnel fin 2027, pour un budget, côté assainissement, de 187 millions de francs. « Presque rien », sourit le tavana devant les officiels du Pays et de l’État. Il cherche à obtenir 80 millions de ces deux partenaires au travers des Contrats de développement et de transformation, dont la prochaine fournée de projets doit être validée d’ici quelques semaines. La mairie s’en sortirait ainsi avec un investissement minime : 9,3 sur fonds propres, soit 5% du total. Car Ruturu a reçu une participation de 93 millions, soit la moitié du coût total, de la part de l’Office de la biodiversité, une agence de l’État qui pilote dans les outre-mer un fonds de « solidarité inter-bassins ». Méconnu – plusieurs élus et parlementaires présents lors de la visite ont demandé des précisions sur ce fonds – il est doté de 1,2 milliard de francs pour ce qui est de la Polynésie française, comme l’explique Mathieu Grellier, qui précise que les taux d’intervention sont bonifiés pour les « solutions fondées sur la nature », comme ce système de filtration par roseaux. https://www.radio1.pf/cms/wp-content/uploads/2025/07/ASSAINISSEMENT-RURUTU-2.wav Une question de coût et de réglementation Dans l’assistance un autre tavana, Artigas Hatitio, de Rimatara, s’interroge, lui, sur les coûts de fonctionnement d’un tel service public et les redevances que devront payer les administrés. « Trop tôt pour le dire », répond son homologue de Rurutu. La question est sensible à l’approche des municipales. Frédéric Riveta explique que cette collecte par camion coûte « quoiqu’il arrive beaucoup moins cher » que « les kilomètres de tuyaux » d’un système d’assainissement collectif et que la « solidarité » municipale sera à l’oeuvre. Mais le fait est que la protection de l’environnement et le respect de la loi a son coût. Les mêmes questions se posent dans toutes les communes du fenua, dont la plupart ne passeront pas à l’action sans contrainte. Le CGCT en est une, mais en métropole, le Code de santé publique impose aussi ses obligations. Et notamment la vidange et les contrôles réguliers des fosses septiques, jamais inspectées au fenua si ce n’est au moment de l’obtention de la conformité pour les nouvelles constructions. Dans l’Hexagone, ce sont ensuite les services publics d’assainissement non-collectifs (Spanc) locaux qui organisent ces contrôles décennaux, qui proposent des installations de traitement… et qui relèvent des redevances pour faire fonctionner le tout. Le Pays, lui ne s’est pas encore emparé de la question, mais les discussions sur la politique de l’eau ont plusieurs fois suggéré que le cadre réglementaire devait évoluer. Tereheamanu en pleine réflexion D’autres collectivités ont décidé de ne pas attendre. C’est le cas notamment de Tereheamanu, « comcom » du Sud de Tahiti qui rassemble plus de 52 000 habitants, qui a candidaté ux côtés de la Polynésienne des eaux, voilà plusieurs mois déjà, à l’appel national Innov’eau – un programme lié au plan France 2030. L’idée est de réaliser une installation de traitement des matières de vidange et graisses basé, là aussi, sur une filtration naturelle par gravitation, mais qui permettrait dans le même temps de faire de la recherche sur les espèces endémiques et les substrats locaux les mieux adaptés à ce type d’épuration au fenua. Les lauréats de ce programme piloté par l’Ademe, autre agence d’état, doivent être annoncés en septembre. Dans le même temps, et pour ne pas risquer d’être bloquée par un manque de financements, la communauté de communes a missionné un bureau d’étude pour avancer un projet qu’elle mènerait elle-même, probablement dans un dimensionnement plus faible. Quoiqu’il arrive, cette unité de traitement innovante, baptisée Tama te pape, pourrait s’installer dans la future zone d’activité de la baie de Phaëton, près de Paihoro.