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Soutien à Air Moana : la grosse colère d’Air Tahiti

La direction d’Air Tahiti a fait parvenir une lettre de sept pages à Moetai Brotherson, après l’annonce d’un soutien du Pays « sans précédent » à une entreprise privée, Air Moana. La compagnie domestique historique menace de limiter ses dessertes, voire de réviser ses effectifs à la baisse, et n’exclut pas un recours en justice contre le Pays qu’elle accuse de fausser la concurrence. La commission de l’Économie a pourtant validé le principe de ce soutien au cours de l’examen du collectif budgétaire, qui doit être adopté en séance plénière mardi prochain.

Air Tahiti ne décolère pas. L’apparition au collectif budgétaire d’un prêt de 600 millions à Air Moana, et d’une garantie d’emprunt pour les 9 milliards nécessaires à l’achat de trois appareils avait déjà fait des vagues, le mois dernier, au conseil d’administration de la compagnie domestique historique. Un courrier de sept pages, envoyé par la direction à Moetai Brotherson en début de semaine avec copie à Anthony Géros, aux présidents des groupes politiques de l’assemblée et au haut-commissaire Éric Spitz, détaille les griefs d’Air Tahiti.

Le directeur général d’Air Tahiti Édouard Wong Fat, ancien banquier, fait les comptes. Ce n’est pas la première fois qu’il appelle le Pays à la raison. Moetai Brotherson répliquait alors qu’il était persuadé qu’il y avait de la place pour deux, et que les compagnies devaient arrêter « de se tirer dans les pattes ».

Un match à armes inégales ?

Air Tahiti liste « les aides publiques massives qui ont été accordées à Air Moana sous des formes diverses » : 100 millions de francs via la Sofidep dès son lancement en décembre 2022, 500 millions par le même canal en novembre 2023, « clairement destinés au financement des pertes d’exploitation enregistrées durant ces deux premières années », puis, en juillet 2024, l’engagement du Pays d’apporter un milliard supplémentaire, toujours via la Sofidep. Il n’échappe pas à Air Tahiti que le président du Pays déclarait alors « que cet effort constituait une limite maximale aux interventions publiques dans ce dossier. » Déjà, dans un courrier aux élus de l’assemblée en septembre 2024, « Air Moana se présente comme un acteur nécessitant des aides publiques constantes pour sortir artificiellement d’une situation structurellement déficitaire. accuse Édouard Wong Fat. (…) Le récent collectif budgétaire vient renforcer cette perception. »

Mardi 1er avril doit être adopté en plénière le collectif budgétaire qui a été validé jeudi en commission de l’économie. On y trouve un prêt de 600 millions de francs à Air Moana et une garantie du Pays pour un emprunt de 9 milliards destiné à l’achat de trois ATR.

Enfin, Air Tahiti pointe le fait qu’Air Moana bénéficie déjà de la défiscalisation sur ses trois futurs avions, « quand Air Tahiti n’en a jusqu’à présent bénéficié que pour un seul de ses onze appareils existants » et rappelle que les seules « aides publiques » à Air Tahiti sont en fait les versements – 450 millions par an – qu’elle reçoit dans le cadre de sa délégation de service public pour les dessertes non rentables de 34 îles. Le président du Pays n’avait pas l’air d’accord avec cette analyse, parlant du soutien apporté par le Pays au fil des 67 années d’existence d’Air Tahiti.

Les demandes de soutien d’Air Tahiti ignorées

Air Tahiti s’est engagé dans le renouvellement de sa flotte, une dépense de 19 milliards d’ici à 2029.  Six ATR sont commandés et Air Tahiti demande, depuis décembre 2023, le bénéfice de la défiscalisation locale. La dernière demande, en septembre 2024, concernait spécifiquement le renouvellement d’un Beechcraft d’Air Archipels pour les évacuations sanitaires, et le renouvellement d’un ATR-72 qui aura 12 ans l’année prochaine – les ATR ont une durée de vie d’une vingtaine d’années, mais les modèles récents sont un peu plus économes en carburant. Réponse tardive et négative du gouvernement, qui veut consacrer la prochaine salve de défiscalisation au transport maritime interinsulaire, mais qui laisse entrevoir une possibilité d’exonération de l’impôt sur les sociétés ou sur les transactions. Depuis, pas de réponse non plus, affirme le directeur d’Air Tahiti, ni sur le régime fiscal, ni sur la mise à jour de la convention de DSP pour l’ajuster à « la très forte inflation que nous subissons, notamment sur les coûts de maintenance (+233% de 2019 à 2024). » Les travaux de révision générale de la DSP sur l’aérien domestique, qui arrive à échéance fin juin 2026, doivent commencer bientôt, répondait hier Moetai Brotherson.

Avis de turbulences sur les finances, les dessertes non rentables, et l’emploi

Car la situation financière d’Air Tahiti, dit Édouard Wong Fat, n’est pas bonne : 2,26 milliards de pertes en 2023, 1,60 milliard en 2024, des fonds propres diminués de 2,44 milliards, et une trésorerie « fortement dégradée, avec pour la première fois une situation de dépassement des découverts bancaires ». Au point que la Banque de Polynésie a refusé de prendre part au financement de l’ATR livré en décembre.

Conséquences : sans incitation fiscale, Air Tahiti devra se placer en redressement ou renoncer à renouveler son parc d’appareils, conclut son directeur, qui ajoute : « une telle renonciation serait la conséquence directe du non-respect du principe de libre concurrence et d’égalité de traitement dans l’attribution des financements publics ». Difficile dans ces conditions d’envisager la poursuite de la mission de service public d’Air Tahiti dont la gestion serait alors uniquement, et « très rapidement » « orientée sur la nécessité de restaurer la rentabilité de la compagnie », en réduisant ses moyens d’exploitation, ses effectifs, et/ou le nombre de ses vols, voire en renonçant « à toutes les dessertes non rentables », y compris les vols exceptionnels pour les manifestations sportives ou culturelles.

Air Tahiti demande de « pouvoir bénéficier strictement et a minima des mêmes mesures d’accompagnement et de soutien du Pays », et indique qu’elle demande à Anthony Géros la possibilité d’une présentation aux commissions des Transports et de l’Économie des perspectives du marché à court et moyen terme et des conséquences de ce qu’il considère comme une « distorsion de concurrence ». Contacté, Édouard Wong Fat n’a pas souhaité rentrer dans davantage de détails, mais il n’exclut pas de s’opposer plus franchement au Pays, qui est présent dans son capital à hauteur de 14% : « J’ai un mandat social, et le mandat social commande qu’en effet je fasse dire le droit à un moment donné pour protéger au mieux les intérêts de la compagnie. Ça fait partie des possibilités qui s’offrent à nous. » 

 

 

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