ACTUS LOCALESJUSTICE Trafic d’ice : la justice hausse le ton avec des peines de 12 et 10 ans de prison ferme Pascal Bastianaggi 2025-10-14 14 Oct 2025 Pascal Bastianaggi Sept personnes ont été condamnées à des peines allant de 12 ans ferme à deux ans avec mandat de dépôt dans le cadre d’un trafic d’ice portant sur 2,5 kilos. Des peines que l’on n’avait pas vues depuis l’affaire Sarah Nui où le trafic portait sur une quarantaine de kilos : un signe fort envoyé aux narcotrafiquants. Dans l’affaire de ce jour, il s’agit d’un trafic bien organisé, dirigé depuis une cellule de Tatutu, qui met en évidence certaines complicités des narcotrafiquants locaux au sein des compagnies aériennes. Un réseau dont les deux cerveaux sont bien connus de la justice, notamment Enoha T. alias Dragon, auteur de la fusillade du Liberty. Sept personnes comparaissaient ce mardi dans le cadre d’un trafic d’ice pour un total de 2,5 kilos importés en trois voyages. La drogue achetée aux USA était laissée dans l’avion sous le siège de la mule, à la place du gilet de sauvetage. Un complice ayant libre accès à l’avion, en l’occurence un PNC ou une femme de ménage, devait récupérer la marchandise. Un trafic qui aurait pu perdurer un bon bout de temps si la mule, lors du dernier voyage en aout 2023, n’avait oublié 57 grammes de méthamphétamine dans sa valise. Contrôlé par les douaniers, il est interpellé. La fouille de l’avion permettra de mettre la main sur près de 900 grammes d’ice. Après enquête c’est un réseau de sept personnes qui tombe, dont les deux boss qui contrôlaient les opérations et donnaient leurs directives depuis leur cellule de Tatutu. Dans cette affaire, parmi les patrons de ce réseau, on retrouve deux personnes bien connues de la justice. Pouturu A. qui purge actuellement deux peines de 6 ans de prison pour stupéfiants, et Enoha T. alias Dragon, déjà impliqué et condamné dans la fusillade du Liberty à 7 ans de prison et aussi dans une affaire de stups au sein même de Nuutania. C’est de sa cellule de Tatutu qu’il donnait des ordres à ses exécutants. « Olive et Tom », du manga au trafic d’ice Le premier à déposer à la barre est une mule. Raihiti F. celui par qui le trafic a été révélé, celui qui a ‘oublié’ qu’il avait 57 grammes dissimulés dans sa valise – ou tenté de les carotter aux boss. Il reconnait deux importations réussies (1,8 kg) et la dernière qui a échoué. Il indique recevoir des directives via Facebook, directives précises lui indiquant qui contacter aux USA et comment passer la drogue au nez et à la barbe des douaniers américains. Simplement en planquant la drogue enroulée dans des chaussettes, après avoir bien étudié le fonctionnement des scanners à bagages. Une fois passée cette barrière, l’ice était sortie du bagage puis mise en sachet avant d’embarquer. Sous le pseudo « Olive et Tom » son contact Facebook, qui semble être Pouturu A., lui demande aussi de prendre en photo sa carte d’embarquement afin de savoir sous quel siège la came sera planquée. Pour ces deux voyages il recevra 4 millions. Dans ce dernier voyage il était accompagné de sa compagne, elle aussi prévenue. Autre complice, Marcel L. Celui-ci reconnait faire le lien entre « Olive et Tom » et les mules. Il reconnaitra aussi avoir quelquefois revendu de l’ice pour le compte de Dragon, environ une dizaine de grammes. Le frère de Dragon, Iotua, fait aussi partie du réseau. Ce colosse, chez qui on a retrouvé 2 millions de francs et 23 grammes de meth, avoue avoir livré de l’ice et de l’argent suivant les instructions de son frère. Il réceptionnait les mules et revendait ou remettait les stups sur le parking des Milles Délices. « Je voulais refuser les missions, mais mon frère insistait. » À noter que Iotua est actuellement incarcéré pour une affaire de drogue, en cours d’instruction, dans laquelle sa mère et son frère Dragon sont impliqués. « C’est à vous de chercher, pas à moi de vous le dire » Enoha T. alias Dragon, lui, depuis sa détention dans l’affaire du Liberty, a pris de la masse musculaire. Déjà qu’il était la terreur à Nuutania, il doit en être de même à Tatutu. Son rôle, qu’il reconnait facilement : recruter des mules pour le compte de son associé Pouturu A, et leur donner les instructions. Interrogé par la juge afin de savoir qui était le cerveau du business, il lance : « C’est à vous de chercher, pas à moi de vous le dire. » Idem concernant ses complicités au sein des compagnies aériennes, « pour ça, je n’ai rien à vous dire. » Un dur, un tatoué. Interrogé sur les faits qui l’ont conduit à passer 18 mois en isolement, il remet ça : « vous avez tout dans le dossier. Pourquoi vous posez ces questions ? » Son frère, explique-t-il, « comme tous les autres, fait ce que je dis. » « Pourquoi parce qu’ils sont accro’ aux stups ou parce qu’ils ont peur de vous ? » « Les deux. » « Vous menacez les gens ? », « Non, je suis le plus gentil de la prison. » La magistrate égrène la longue liste de ses condamnations. Treize au total. « Cela va s’arrêter un jour ? » « J’espère. » « J’ai peur pour mon enfant depuis que je suis devenu père » Enfin dernier prévenu à passer sur le grill, Pouturu A. Il nie le rôle de cerveau que la justice lui attribue, lui préférant celui « d’associé » de Dragon, alors que celui-ci le désigne comme le cerveau. Pour autant il semble que l’homme à l’origine de cette combine de chaussettes et d’ice planquée sous le siège, un certain Georges R. qui est actuellement en détention pour tentative d’importation. Lui et sa femme ont été arrêtés aux USA. « La loyauté est une vertu, mais il faut que cela soit réciproque. Il m’a balancé, m’a tout mis sur le dos et c’est pour ca que je l’ai balancé à mon tour. D’ailleurs, je ne comprends pas pourquoi ils ne sont pas là. C’est lui qui avait les contacts avec les PNC. Je risque des représailles. » Une absence qui s’explique par la disjonction des dossiers, le couple ayant été jugé en avril 2024. Pouturu reconnait sans problème qu’il a les contacts des fournisseurs aux USA, et qu’il touchait trente millions par voyage, puis fait son mea culpa. « Je regrette ce que j’ai fait. J’ai perdu du temps pour rien et ca ne valait pas la peine d’avoir fait tout cela. Mon fils a grandi sans son père à ses cotés (Ndlr : son fils est né alors qu’il était incarcéré. ) Je vais prendre mes responsabilités et porter ma peine et je prépare ma réinsertion. C’est de cette façon que je pense me réinsérer dans la société. » Un discours lucide, quant à sa sincérité, l’avenir le dira. À l’instar de nombreux trafiquants ‘repentis’, il annonce vouloir « faire de la sensibilisation sur l’ice, il n’y a pas mieux que nous. J’ai peur pour mon enfant depuis que je suis devenu père. Je comprends mieux la peur des familles. » Son casier compte sept condamnations pour stups, escroquerie et vols. Il devait sortir de prison en 2028. « On va se poser la question s’il va finir sa peine en Polynésie » Pour l’accusation, le trafic d’ice est en pleine expansion. « De 9 kilos saisis en 2024, on en est à 28 en 2025, et l’année n’est pas finie. » Pour la procureure, « cela nécessite des réponses fermes. » Et d’appliquer à la lettre son discours, en requérant 10 et 9 ans de prison ferme pour Pouturu A et Dragon. Quant aux autres, mules et seconds couteaux, des peines allant de 5 ans à 2 ans ferme. Au passage elle se pose la question du maintien de la détention en Polynésie de Dragon. « L’incarcération n’est pas un frein à ses activités vu qu’il dirige son trafic en prison. On va se poser la question s’il va finir sa peine en Polynésie. On va envisager son transfert en métropole. De là-bas ça lui sera difficile de continuer. » Incident durant l’audience, un des proches des prévenus a filmé la procureure pendant les réquisitions. Pris sur le fait, il a été placé en garde à vue. Avant que la cour se retire pour délibérer, la parole est donnée aux prévenus. Si Pouturu A. dit plus ou moins la même chose que lors de son introspection, Dragon surprend son monde en regrettant « d’avoir fait peur à tout le monde et d’avoir entraîné son petit frère. » Après en avoir délibéré le tribunal a condamné Pouturu A. à une peine de douze ans de prison ferme. Son avocat a décidé de faire appel. Enoha T. aka Dragon : 10 ans de prison ferme. Iotua T., frère de Dragon : 5 ans de prison avec mandat de dépôt et une amende de 5 millions de francs. Raihiti F. : 4 ans de prison avec mandat de dépôt. Son avocat a décidé de faire appel. Sa concubine, 2 ans avec mandat de dépôt. Marcel L. : 4 ans avec mandat de dépôt. Quant à Lovaina T. absente lors de l’audience, utilisée comme mule, une peine de 3 ans ferme avec mandat d’arrêt lancé à son encontre. Quatre des prévenus ont été condamnés à une amende douanière solidaire de 250 millions de francs. Il s’agit de Dragon, Pouturu A. Raihiti F. et sa compagne. Pour les deux derniers, ils doivent payer à hauteur de 15 et 7 millions.