ACTUS LOCALESSOCIÉTÉ

6 500 marcheurs contre l’ice : « Ils ne peuvent plus ignorer notre message »


La marche blanche contre l’ice organisée ce samedi matin dans les rues de Papeete a rassemblé 6 500 personnes d’après les comptages policiers. Un « succès sur toute la ligne » qui doit permettre, pour la Fédération de lutte contre les drogues, de faire peser auprès des autorités ses demandes de fermeté dans la répression des trafics et de moyens exceptionnels pour la prévention et la prise en charge des addicts. Les ministres et élus de tous bords, dont certains s’étaient mêlés au cortège sont les premiers interpellés, mais beaucoup discours appellent surtout à la vigilance, à l’écoute et à la fin des « non-dits » dans les familles et les quartiers. Seul regret des militants : une foule très adulte, là où les jeunes Polynésiens sont « les premiers concernés ».

Ils avaient annoncé 3000, en espéraient 5000, ce sont finalement 6 500 personnes, d’après les décomptes policiers, qui ont répondu à l’appel des organisateurs de la marche contre l’ice ce samedi. Un « succès sur toute la ligne », pour la Fédération de lutte contre les drogues et la toxicomanie, à l’origine de cet appel, et dont les responsables rappellent au mégaphone que « plusieurs centaines de personnes » ont aussi participé à des rassemblements et marches annexes dans les îles. Nuku Hiva, Hao, Hiva Oa, Raiatea, Bora Bora… La marche en blanc de Papeete a effectivement fait des petits, et a attiré son lot de personnalités.

Plusieurs ministres, dont Vannina Crolas, Jordy Chan, et Kainuu Temauri, qui avait été associé à la première annonce de cette manifestation, avaient pris place derrières les premières bannières, de même que la déléguée interministérielle Nathalie Salmon-Hudry ou l’ancien président Gaston Flosse, accompagné de son épouse et représentante autonomiste Pascale Haiti-Flosse. Au fil du long cortège, dont le passage sur le front de mer a provoqué des bouchons jusqu’à Punaauia sur la RDO, on pouvait aussi croiser, des élus plus discrets : le tavana de Pirae et leader du Tapura Édouard Fritch, le maire de Mahina Damas Teuira, venu avec une importante délégation de sa commune, les ministres de la Santé, des Finances ou de l’Environnement, des élus autonomistes comme indépendantistes qui avaient troqué leurs couleurs contre des chemises blanches… De nombreux chefs d’entreprise, responsables associatifs et représentants de fédérations et clubs sportifs ont aussi participé, certains avec leurs adhérents ou employés.

« Je vois surtout des adultes… »

Il faut dire que peu de discours et banderoles avaient de quoi cliver ce samedi matin : « Non à l’ice, oui à la vie », « Un gramme vendu, une vie de perdue », « protégez nos enfants », l’ice « vole tes rêves », « te promet le paradis et t’amène en enfer »… Au milieu de la forêt de pancartes et d’affichettes, beaucoup de messages religieux : protestants, adventistes, mormons ou sanito avaient tous relayé l’ordre de mobilisation, comme les catholiques, au nom de qui l’archevêque Jean-Pierre Cottanceau a développé un – très long – message d’union face aux trafics et addictions lors d’un arrêt du cortège devant la cathédrale. L’appel « au seigneur » face à ce « fléau » se retrouve aussi au micro, entre les prestations musicales, dont celle de Teiho Tetoofa qui a interprété une chanson inédite composée pour l’occasion par Teiva Manutahi et Moehara Tupana, tous très applaudis.

Si « l’espoir » est maître-mot dans les discours, certaines prises de parole sont tout de même plus incisives sur le manque de réactions des autorités et élus, directement interpellés par la fédération organisatrice. Dans la foule, beaucoup espèrent que la mobilisation fera « bouger les lignes », pour une justice « plus ferme » contre les trafiquants, qualifiés « d’assassins » sur toutes les banderoles, davantage de moyens pour la sensibilisation et le soin des addicts, ou encore des dispositifs de veille dans les établissements scolaires ou les quartiers, pour repérer les jeunes « en train de glisser ». « Ça va mettre un coup de pied dans la fourmilière », espère par exemple Vaihei, venue de Tautira avec une soixantaine d’autres marcheurs accompagnés par l’association Natiaroa. Enseignante au lycée, elle est au contact avec « beaucoup de jeunes confrontés » à l’ice, et confie se sentir démunie face au phénomène : « c’est tout travail qu’il faut faire avec les parents, la famille ». Certes le rassemblement de ce samedi va dans le bon sens, mais elle regrette de croiser « surtout des adultes », et peu de jeunes, premiers concernés.

Un constat partagé par beaucoup dans le cortège. « Le problème c’est que ce message on le passe ici aujourd’hui, mais c’est à l’assemblée la semaine dernière ou au parc Vairai hier qu’il fallait le passer », lance un habitant de Paea dont les enfants, sortis à un concert vendredi soir, « ne se sont pas levés » pour la marche. Tout le monde ne vise pas directement les jeunes ou les élus. « Se lever c’est bien, nous voir, c’est bien, mais nous devons être les ambassadeurs avec une mission, pour que chacun de nous, dans notre famille, autour de nous, nous soyons les vrais relais pour en parler, explique Richard, venu avec un petit de proches. Souvent c’est un problème de discussion, de communication, et surtout le non-dit… Donc finalement, même si on est plus de 5000 personnes, je ne suis pas sûr que tout le monde réagisse comme il faut ».

Plusieurs intervenant au micro, citant des constats personnels ou les analyses du Dr. Charles Sophy, intervenu vendredi sur Radio 1 et Tiare FM aux côtés de Mareva Georges, rappellent que les addictions se construisent avant tout sur des traumatismes et difficultés existantes. Précarité, isolement, violences physiques ou sexuelles… « C’est aussi contre les cicatrices laissées par le quotidien qu’il faut lutter », lance un pasteur venu de Moorea avec une partie de sa communauté.

« Faire du bruit jusqu’à ce qu’on y arrive »

En fin de manifestation, alors que l’avenue Pouvanaa était remplie de militants, une petite délégation de la fédération de lutte contre les drogues a été reçue au Haut-commissariat. Mais pas par le nouveau représentant de l’État Alexandre Rochatte comme les responsables l’espéraient. Devant la déception de la foule, ils expliquent lui avoir tout de même fait passer une lettre de revendications déjà adressée aux élus de Tarahoi, et espérer obtenir un entretien rapidement. Du côté du Pays, on avait pris les devants, en communiquant, en fin de semaine sur les actions déjà déployées ou envisagées pour lutter contre l’ice. Campagne de sensibilisation de la direction de la Santé, création d’une « filière spécialisée » aux urgences du CHPF, avant le lancement, d’ici quelques mois de l’équipe de liaison et de soins en addictologie Elsa, « avancée majeur » du pôle de santé mentale, annoncé dès 2011 et désormais prévu pour une entrée en opération début 2026… « On a des actions en cours de préparation, certaines qui vont sortir incessamment sous peu, assure le ministre de la Jeunesse et des Sports Kainuu Temauri, qui insiste sur la sensibilisation des jeunes. L’activité sportive peut permettre de sortir de ces engrenages. (…) Après, moi tout seul, je ne peux pas faire face à l’ampleur du phénomène que vous connaissez, il faut que l’ensemble des pouvoirs publics, l’ensemble des acteurs de terrain œuvrent dans le même sens, c’est que comme ça qu’on pourra y arriver. »

Au micro pendant une bonne partie de la marche, la présidente de la fédération Kathy Gaudot et sa figure de proue Charles Renvoyé promettent que cette marche ne restera pas « une mobilisation isolée ». « On est là pour faire changer les choses, pour sauver notre belle Polynésie et on continuera à faire de bruit jusqu’à ce qu’on y arrive », promettent-ils.

            

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