ACTUS LOCALES Moetai Brotherson : « Il faudra me passer sur le corps » pour exploiter les grands fonds Charlie Réné 2025-04-01 01 Avr 2025 Charlie Réné Le président du Pays a réaffirmé, dans une interview au quotidien britannique The Guardian, son opposition à l’exploitation des nodules polymétalliques qui jonchent les grands fonds de la ZEE. Et qui constituent toujours, pour d’autres leaders du Tavini comme Oscar Temaru, une richesse naturelle qui pourrait assurer la viabilité économique d’un Maohi nui indépendant. Moetai Brotherson a au passage reprécisé sa vision d’une accession à la souveraineté dans le temps long : « Je préférerais ne pas voir l’indépendance de mon temps si elle est précipitée et mal faite… Ce serait formidable si je pouvais la voir, mais il ne s’agit pas de moi« . « Over my dead body« . Comprenez « il faudra me passer sur le corps ». C’est ainsi que Moetai Brotherson répond quand il est interrogé sur l’exploitation minière des grands fonds marins. Au micro du Guardian, quotidien britannique à l’audience internationale, le président du Pays lance même un avertissement sur les risques posés par l’extraction de ces richesses minérales. Et notamment des nodules polymétalliques qui jonchent le fond de certaines zones océaniques du Pacifique et qui suscitent un intérêt croissant des industriels et de certains gouvernements. En février, les îles Cook, particulièrement enthousiastes sur cette exploitation dont le viabilité commerciale reste à prouver, avaient par exemple signé un accord stratégique avec la Chine incluant la prospection sous-marine. Une décision « inquiétante » pour le président polynésien, en ce qu’elle « créé un précédent et ne tient pas compte du fait que la pollution sous-marine n’a pas de frontières ». « Nous jouons les dieux avec le berceau de la vie, et c’est beaucoup trop dangereux », insiste-t-il. « Je ne suis pas d’avis de mettre les doigts dans la prise juste pour vérifier que ça peut me tuer » Une position ferme, donc, pour l’élu indépendantiste qui sait que le sujet est clivant dans son propre camp. Interpellé sur les réseaux sociaux par des militants Tavini sur les bases scientifiques de son affirmation, Moetai Brotherson multiplie les références à l’expérience de deep sea mining mené au large de la Papouasie – Nouvelle-Guinée et qui aurait été un « désastre environnemental avéré et au final une perte financière pour le gouvernement ». « Plus récemment il y a eu la découverte de production d’oxygène ‘noir’ par le biotope particulier qui se développe autour des nodules polymétalliques. Retirer ces nodules c’est donc, a minima, compromettre cette production qui nous fournit un élément essentiel à la vie humaine, poursuit le président, toujours sur Facebook. Enfin, comme dans le cas des écosystèmes terrestres, c’est une chaîne trophique qui assure la vie dans l’océan. Chaîne qui démarre au fond de l’océan et qui d’une strate à l’autre permet aux poissons que nous pêchons pour nous nourrir d’exister. Or, le nuage de sédiments dégagé par l’exploitation vient détruire cette chaîne. Perso je ne suis pas d’avis de mettre les doigts dans la prise juste pour vérifier que ça peut tuer ». « Je préférerais ne pas voir l’indépendance de mon temps si elle est précipitée et mal faite » Reste que le mouvement indépendantiste, dont les congrès ont régulièrement été décorés d’une banderole chiffrant à « 75 000 milliards US$ » la richesse représentée par ces nodules, reste très divisé sur le sujet. Ce mardi encore Oscar Temaru insistait en conférence de presse sur les « richesses incroyables » de notre ZEE qui assurerait la viabilité économique d’un état indépendant. Les désaccords du président du parti et celui du Pays ne datent pas d’hier sur ce point – le maire de Faa’a regrettait en janvier que son gendre soit sur ce point, « du même avis que Macron » – même si les deux élus militent pour une souveraineté totale de la Polynésie sur ses ressources marines. L’interview au Guardian est d’ailleurs l’occasion pour Moetai Brotherson de rappeler un autre point de divergence avec le leader de 80 ans : le rythme de l’accession à la souveraineté de la Polynésie. « Je préférerais ne pas voir l’indépendance de mon temps si elle est précipitée et mal faite, répète-t-il au quotidien britannique. Ce serait formidable si je pouvais la voir, mais il ne s’agit pas de moi, il s’agit du peuple polynésien ». L’appel des peuples du Pacifique remis à Emmanuel Macron L’interview du Guardian a été réalisée à l’issue du sommet Tiaki Moana, organisé par le Pays et l’ONG néozélandaise Blue Cradle, qui a rassemblé à Papeete une centaines de militants et scientifiques du Pacifique pour échanger sur les pratiques traditionnelles de protection des océans, et leur promotion à l’international. Pour clore cet évènement préparatoire du troisième Sommet des Nations-Unies pour l’Océan (Unoc3), Moetai Brotherson a apposé, au nom de la Polynésie, sa signature sur « l’appel à l’action des Peuples du Pacifique pour la protection de l’océan » ou Te Reo O Te Moana, une déclaration commune exigeant des mesures fortes contre la surpêche, la pollution, le changement climatique, la destruction des écosystème marins et la protection des océans de façon plus générale. L’appel, qui reprend aussi l’objectif de protection de 30% des habitats océaniques d’ici 2030, est promu localement par la Fape et soutenu au niveau international par Pew Bertarelli Ocean Legacy, une ONG américaine de plus en plus implantée dans le Pacifique. Il a été remis par le navigateur hawaiien Nainoa Thompson et le réalisateur polynésien Matahi Tutavae à Emmanuel Macron et son ambassadeur pour les enjeux maritimes Olivier Poivre d’Arvor lors du sommet international SOS Océan, le 31 mars à Paris.