ACTUS LOCALES Relations « toxiques » et discours « hypocrites » à l’ONU Charlie Réné 2025-10-07 07 Oct 2025 Charlie Réné Joute polynésienne à New-York. La vingtaine de pétitionnaires indépendantistes présents devant la quatrième commission ont décrit une Polynésie privée de ses droits, de sa culture ou de ses terres, et exigé des Nations Unies qu’elles haussent le ton sur le dossier décolonial. S’est ajouté l’idée d’une relation financière « toxique » et « sournoise » par laquelle la France récupérerait une majeure partie de ses lourds transferts financiers. Des propos condamnés en séance par une demi-douzaine d’autonomistes pour qui ces « mensonges répétés » cachent une absence de projets. Le Tavini se conforte dans les milliards de la France, et « avance à reculons » sur la décolonisation, a estimé Édouard Fritch, tandis que l’ambassadeur français a tenu sa ligne : il n’y a pas de place pour l’ONU dans la relation entre Paris et Papeete. Lire aussi : Moetai Brotherson pourrait finalement joindre le Pays à l’action en justice du Tavini « Les mêmes thèmes, mais encore amochis ». C’est le résumé fait par Édouard Fritch des prises de parole à New York ce mardi. Le chef de file du Tapura vise bien sûr, ceux, largement majoritaire parmi la petite trentaine de pétitionnaires polynésiens qui se sont présentés devant la quatrième commission, qui ont encore une fois demandé, comme c’est le cas depuis 2013, l’application par la France des résolutions de l’Onu sur l’autodétermination du pays. Et il est vrai que tous les discours n’ont pas joué la carte de l’originalité : la Polynésie ne jouit que d’une autonomie de façade, le rattachement à la France fait « mourir les langues locales » et acculture la jeunesse, les conséquences des essais restent mal étudiées et mal compensées… Certains, comme le président de l’Église protestante Maohi François Pihaatae ont fait le lien entre l’histoire coloniale du XVIIIe siècle et les vaccins « mortels pour certains » de la période Covid. D’autres, comme la représentante Tavini Maurea Maamaatuaiahutapu ont décrit un « impérialisme qui confisque les droits et les terres », une « colonisation de peuplement » qui se poursuit sans « état de droit » et où les Polynésiens deviendront bientôt « une minorité dans leur propre pays ». La Polynésie, « produit d’investissement financier institutionnalisé » pour la France Le Tavini et ses alliés avaient pourtant promis des « nouveautés », des « surprises » même. Elles sont venues principalement de l’évocation du fléau de l’ice, lié dans le discours au manque d’action de l’État comme du Pays, par la demande d’un programme de travail précis « constructif » sur la décolonisation, nouveau lexique issu de la dernière réunion du C24 et que l’on devrait retrouver dans la résolution qui sera votée en fin d’année en assemblée générale de l’ONU. Mais les discours indépendantistes ont surtout fait la part belle aux questions financières. L’ambassadeur de France avait ouvert la voie, en début d’audience, en évoquant des transferts financiers vers la Polynésie de près de « 2 milliards d’euros chaque année » – un peu plus que les 223 milliards de francs calculés par le Haut-commissariat – soit environ 30% du PIB. Mais Richard Tuheiava considère ces dépenses de l’État comme un simple maillon de la « dynamique circulaire sournoise par laquelle l’économie française récupère indirectement une portion significative de ces fonds sous la forme d’exportations, d’investissements et de contrats pour les compagnies françaises de secteurs clés ». L’ancien sénateur indépendantiste, qui s’appuie dans sa démonstration sur le seul chiffre de 56 milliards de francs d’imports de produits européens de 2022, assure que le Tavini « commence à peine le voile colonial et révèle l’étendue de la toxicité de cette relation financière, dans laquelle Ma’ohi Nui apparait comme un produit d’investissement financier institutionnalisé en faveur de son propre pouvoir administratif ». Tevaipaea Hoiore complète le propos par les gains diplomatiques et militaires engrangés par la France de par sa présence dans le Pacifique. « Ma’ohi Nui n’est pas un territoire assisté, mais bien un pilier de la stratégie française Indo-Pacifique, martèle l’élu Tavini à l’assemblée. Cette contribution n’est jamais comptabilisée alors qu’elle pèse lourdement dans le rayonnement de la France. Or depuis la réinscription de 2013, la puissante administrante n’a toujours pas transmis les informations exigées par l’article 73 de la charte des Nations-Unies (qui exige des renseignements statistiques réguliers sur l’état des territoires non-autonomes administrés, ndr). Cela fait douze années consécutives de manquements devant votre commission ». https://www.radio1.pf/cms/wp-content/uploads/2025/10/ONU-1-tavini.wav « Si débat il doit y avoir sur la décolonisation, c’est en Polynésie que doit se passer » Les autonomistes, venus en plus grand nombre qu’à l’accoutumée, avec six « pétitionnaires » n’ont pas fait beaucoup plus original. William Vanizette et Brigitte Pauriac, venus au noms d’associations, remettent en cause l’assise démocratique de la réinscription, assurent que l’autonomie polynésienne devient une « référence » au sein de la République, et saluent la protection de la France contre « les menaces grandissantes des nouveaux empires ». Dylma Aro, conseillère municipale de Punaauia loue la « cohérence » et les capacités d’évolution du statut d’autonomie, qui traduit déjà « la reconnaissance du droit des Polynésiens à prendre en main leurs affaires », quand Moerani Frebault appelle à se « concentrer sur l’essentiel » pour relever les défis de la mondialisation, des inégalités ou du développement. « L’autonomie que nous vivons n’est pas une prison. Elle n’empêche pas l’autodétermination, assure-t-il à l’adresse de l’Onu. Le jour où le peuple polynésien décidera d’un autre destin, il pourra le faire librement, pacifiquement, dignement ». Tepuaraurii Teriitahi pointe quant à elle que les indépendantistes, en deux ans et demi d’exercice du pouvoir, n’ont jamais cherché à interroger les Polynésiens sur leur volonté, préférant « venir ici à l’ONU réclamer une décolonisation qu’ils associent sans autres alternatives à l’indépendance ». « Si débat il doit y avoir sur la décolonisation, c’est en Polynésie que doit se passer », insiste-t-elle après la séance : https://www.radio1.pf/cms/wp-content/uploads/2025/10/ONU-Tepua.wav « On laisse les Polynésiens dans l’obscurité, on vend du rêve » Des propos complété, avec un ton plus incisif, par Édouard Fritch, qui se dit favorable « à l’autodétermination de son peuple », mais qui accuse les indépendantistes « d’avancer à reculons » par peur de leur propre projet et dans le confort des « milliards de la France ». « Aucune mesure de substitution n’est proposée aux populations. On laisse les Polynésiens dans l’obscurité, on vend du rêve ». L’ancien président critique surtout les « débats onusiens sans impact », maintenus « artificiellement » au détriment du travail sur le coût de la vie, les inégalités ou la pauvreté. Et estime que le dossier de la Polynésie, qui « vit en paix, sans conflit » est « insignifiant » pour les Nations Unies, confrontées aux tensions mondiales multiples. La raison selon lui pour laquelle la demande de mission d’information – qui n’a surtout jamais été acceptée par l’État – reste « lettre morte » depuis des années. « Nous comprenons cette réalité. La conclusion est simple : l’avenir de la Polynésie française ne se jouera pas à New York, mais à Papeete, en concertation avec Paris. Or, depuis 2023, la Polynésie est gouvernée par les indépendantistes de M. Oscar Temaru. Le constat est flagrant, le Président Brotherson et ses ministres sont en pleine harmonie avec la vision de la France. D’ailleurs monsieur Brotherson vient directement de Paris. Sont-ils allés chercher des consignes ou tenir des discussions secrètes ? Nul ne le sait ». https://www.radio1.pf/cms/wp-content/uploads/2025/10/ONU-2-tapura.wav Dans le contexte d’instabilité politique à Paris, on attendait pas vraiment de nouveauté du côté de l’État. Et son ambassadeur Jérome Bonnafont, qui avait rencontré Moetai Brotherson avant la séance s’en est effectivement tenu à la stratégie adoptée depuis 2023 : siéger par « respect pour les pétitionnaires », mais seulement pour réaffirmer la même ligne française : le dialogue est constant entre Paris et Papeete, et cette relation ne réserve « pas de rôle aux Nations Unies ». https://www.radio1.pf/cms/wp-content/uploads/2025/10/ONU-3-ambassadeur.wav