ACTUS LOCALESJUSTICE Assises : huit ans de prison pour le gendarme empoisonneur Pascal Bastianaggi 2025-04-30 30 Avr 2025 Pascal Bastianaggi Me Guessan, avocate de la partie civile. ©PB/Radio1 Troisième et dernière journée du procès aux assises où, sur le banc des accusés, se trouve un gendarme inculpé de tentative d’assassinat sur son fils de 20 ans. Les faits remontent à mars 2022 et ont connu une suite tragique. Heremoana, le fils de l’accusé s’est donné la mort trois semaines avant le procès. Le verdict est tombé en fin de journée et l’accusé a été condamné à huit ans de prison. À lire aussi : Assises: « Je suis le loup parmi les moutons, je suis un violeur et un meurtrier » Le gendarme empoisonneur fond en larmes à la barre Après deux jours de débats menés à la baguette par le président de la cour d’assises Karim Sekkaki, qui n’a pas laissé de place aux digressions et à l’improvisation, la troisième et dernière journée de ce procès éprouvant a débuté par l’audition d’un expert psychiatre. De son entretien avec le fils de l’accusé, peu de temps après les faits de mars 2022, il ressort que le jeune homme avait les symptômes d’un début de schizophrénie. D’où ses idées délirantes de persécution, confirmant ainsi les dires de son père et apportant un autre éclairage sur cette affaire. Au lieu de voir sur le banc des accusés un homme que l’on pouvait qualifier « d’inhumain », on se retrouve désormais face à un homme désemparé qui n’a pas pu gérer la situation et qui n’a pas trouvé d’autre issue que de projeter de tuer son fils puis de le suivre dans la mort. « Un chêne qui craque est moins solide qu’un roseau qui plie » dira le spécialiste au sujet de l’accusé. « Il ne voyait que cette solution, cette idée de mort à deux vient souvent dans des contextes dépressifs. » Il précise aussi qu’au moment des faits, Richard, l’accusé, « avait une altération du discernement. » « J’ai vu un homme marqué et écrasé par son acte et l’idée qu’il avait eue. » Un contexte « dépressif » que l’avocat général, Jacques Louvier, sous son allure faussement débonnaire, met fortement en doute. « Pourtant à la suite de son arrêt maladie, on ne lui a pas prescrit d’antidépresseur ». Le docteur en psychiatrie le coupe. « Cela ne veut pas dire qu’il n’était pas dépressif » L’avocat général revient à la charge : « Est-ce que l’on est face à une vraie tentative de suicide de la part de l’accusé ? Pourquoi est-il sorti après son fils, si ce n’est pour être sauvé ?» Pour Jacques Louvier, Richard voulait tuer son fils puis simuler un suicide. Là aussi le psychiatre va à l’encontre de son raisonnement. « Il avait d’autre solutions pour se débarrasser de son fils. L’éloigner ou s’en éloigner. » Durant cet échange, Me Loris Peytavit en charge de la défense de Richard monte en pression. Il lui tarde de prendre la parole pour contrer l’avocat général. Il l’obtient et s’adresse au psychiatre : « Vous l’avez bien compris, monsieur l’avocat général a commencé son réquisitoire. Vous pensez que Richard est un manipulateur ? » « Non, pas spécialement. » « L’hypothèse de l’avocat général est que Richard avait tout préparé mais qu’il n’avait pas l’intention de se suicider. » Le spécialiste marque un temps. « Ce n’est pas logique. Il est gendarme, il savait très bien que s’il tuait son fils, il irait en prison. Comment cet homme pouvait se projeter dans une peine de prison ? Ce n’est pas terrible comme stratégie. J’ai vu un homme marqué et écrasé par son acte et l’idée qu’il avait eue », précise-t-il. Pour le médecin, il y a trois hypothèses. « Hypothèse une : je le tue, je me tue. Hypothèse deux : je le tue, je vais en prison. Hypothèse trois : je le tue et il ne l’a pas volé, Heremoana était allé trop loin. » Il donne son sentiment : « Je penche pour la première hypothèse. » « C’est un dossier difficile, ni tout noir, ni tout blanc » L’heure est aux plaidoiries et c’est à l’avocate des parties civiles, Me Sophie Guessan, de se lancer. « C’est un dossier difficile, ni tout noir, ni tout blanc. C’est un drame familial (…) On peut spéculer sur, si oui ou non, Heremoana aurait pardonné à son père. » S’approchant des jurés, elle l’assure, « la question est : Richard a-t-il essayé d’assassiner son fils ? Et la réponse est oui. Il a reconnu qu’il avait voulu le tuer. Si Heremoana n’avait pas réussi à s’échapper, aurait-t-on eu le même débat ? Non. » Elle poursuit, « la question n’est pas de savoir si Richard avait de bonnes raisons de tuer son fils ou si Heremoana était schizophrène. » Elle conclut à l’adresse des jurés, « La décision que vous allez rendre sera très importante pour Heremoana et sa famille. Il n’est plus là pour témoigner et c’est regrettable. » « On pourrait reprocher à son père non pas une tentative, mais un assassinat. » C’est au tour de l’avocat général de rentrer dans la danse. Il attaque par une citation d’André Malraux : « Une vie ne vaut rien, mais rien ne vaut une vie. On ne peut être insensible au suicide de Heremoana. » Après cette introduction, il s’attaque à l’accusé. « On n’est pas face à quelqu’un qui est incapable de mentir. Il essaie de faire un minimum de prison, rien d’étonnant à cela. » Il interroge et extrapole : « Pourquoi Heremoana s’est suicidé ? Il a cru qu’il était obligé de comparaitre et de se retrouver face à face avec son père. Il n’en avait pas envie. » Il poursuit. « Certes il avait des problèmes psychiatriques, mais ce qu’il avait subi a multiplié les problèmes. Mon père a voulu me tuer. La solution ? Se suicider. » Il assène : « On pourrait reprocher à son père non pas une tentative, mais un assassinat. » Pour Jacques Louvier, le scénario né dans la tête de l’accusé est celui-ci : « Il le force à boire le mélange de whisky et de valium et attends que son fils meure. Après quoi, il appelle ses collègues et leur explique que son fils sortant de l’hôpital psychiatrique s’est suicidé. » Il marque un temps, regarde les jurés : « Vous pensez qu’il y aurait une super enquête ? Non. » Il reprend : « Sa première idée ne marche pas alors il tente de l’étrangler et là aussi cela ne marche pas et là, il va devoir répondre de tentative de meurtre. Il connait la procédure, donc il prend du valium qui n’est pas létal s’il est pris en charge rapidement par un médecin réanimateur. Il a pris un risque. Soit je suis réanimé et j’aurais l’indulgence de la cour, soit je vais au ciel. » Pour l’avocat général, Richard n’a jamais voulu se suicider, il a prémédité son acte, ses écrits retrouvés à son domicile le prouvent. Il réclame à son encontre 20 ans de prison ferme. « Je vais vous dire le fond de ma pensée. Richard a fait son temps en prison » Me Loris Peytavit se lève. Avec sa carrure de rugbyman et sa voix qui porte, il rentre dans la mêlée. « C’est avec une forme d’émotion que je vais prendre la défense de Richard pour ce qui restera le drame de sa vie, pour son fils et sa famille. » Il jette un œil à l’accusé, prostré dans le box. « Richard, c’est vous, c’est moi. Quelqu’un de normal avec ses doutes, ses incertitudes et son sentiment d’incapacité face à son fils. C’est dans le contexte de la schizophrénie de Heremoana qu’il faut se placer. » S’appuyant sur le réquisitoire de l’avocat général, il poursuit : « On le dit manipulateur, calculateur. Ce n’est pas ma vision du dossier, pour moi c’est un homme perdu, seul. On dit qu’il voulait tuer son fils, non, il voulait partir avec lui », martèle-t-il. Revenant sur la préméditation, il explique : « Il n’a fait aucune stratégie, les cachets, c’était le traitement de son fils, il les avait sous la main. Il n’y a pas de préméditation. (…) La réalité est qu’il voulait partir avec son fils en douceur, d’où le cocktail alcool et cachets. Quant à l’étranglement, il a réagi avec instinct. Il voulait en finir. » Évoquant les écrits de l’accusé, il assure, « ce sont ceux de quelqu’un en détresse, ils n’ont ni queue ni tête et reflètent l’état d’esprit de Richard à ce moment-là. » Puis il fixe les jurés. « Si vous estimez qu’il avait une abolition du discernement à ce moment-là, il sera déclaré irresponsable pénalement et n’aura pas de peine. Si vous penchez vers une altération du discernement, il sera responsable pénalement mais ne purgera qu’un tiers de la peine réclamée par l’avocat général. A minima, vous retiendrez l’altération. Je vous demanderai de ne pas retenir la préméditation. C’est la réalité de ce dossier. » Il l’assure, « Richard est un homme bien. Pas nuisible pour la société. Les experts l’affirment, il ne représente aucun risque, il peut revenir dans la société. » Il conclut : « Je vais vous dire le fond de ma pensée. Richard a fait son temps en prison. Trois ans. Mais vous pouvez aussi prononcer une peine maximale de cinq ans. La famille a pardonné. J’ai confiance en vous. Chacun de nous peut avoir une faille. Je vous remercie de m’avoir écouté. » La parole est donnée à l’accusé. Il se lève, livide, ses mots ont du mal à sortir tant il tremble et ses propos sont quasi inaudibles. Tout ce que l’on comprend c’est « recueillir sur la tombe de mon fils » et « accepte le verdict que prononcerez. » Les jurés ont été sensibles aux arguments de la défense. Richard a été condamné à huit ans de prison, dont il a déjà purgé trois ans en détention provisoire.