ACTUS LOCALESJUSTICE Prison requise contre Rere Puputauki dans l’affaire de l’immeuble du GIP Pascal Bastianaggi 2025-10-07 07 Oct 2025 Pascal Bastianaggi Léonard Rere Puputauki et son fils Antoine. L’ex-homme fort du GIP était jugé ce mardi pour détournement de fonds publics et abus de confiance. La justice le soupçonne d’avoir indument bénéficié, au travers de la SCI Amicale des marins, de 160 millions de francs de subventions de l’OPH pour la construction d’un immeuble à Mamao, et d’avoir détourné 51 millions issus de la société. Il comparaissait aux côtés de son fils Antoine, et de l’ex-directeur de l’OPH Nick Toomaru. Le procès d’une « époque que j’espère révolue », a lancé la procureure, qui a requis des peines allant jusqu’à trois ans de prison dont un ferme. Deux phrases résument bien le procès qui s’est tenu ce mardi au tribunal de première instance de Papeete. « Le tribunal va juger une époque, une époque que j’espère révolue » et « Au début des années 2000, le GIP était un peu la police privée de Gaston Flosse et il fallait que l’opération se fasse. » La première est de la procureure, la deuxième de Me Efftimie, avocate d’une des parties civiles. L’affaire en question remonte à 2003. Une affaire pour laquelle Léonard « Rere » Puputauki, l’ex-homme fort du GIP, son fils Antoine ainsi que l’ex-directeur de l’OPH Nick Toomaru et son directeur technique Yvon Chagne comparaissaient devant le tribunal correctionnel. Ils sont poursuivis pour des faits de détournement de fonds publics, recel et complicité de détournement. La justice soupçonne la SCI Amicale des marins, créée et gérée par Rere Puputauki à l’origine du projet de l’immeuble dit du GIP, d’avoir bénéficié indument de subventions de la part de l’OPH d’un montant de 160 millions pour la construction dudit bâtiment situé à Mamao, au coût total de 330 millions. En outre, des loyers ainsi que des fonds de la SCI, pour un montant a minima de 51 millions, auraient été détournés par Rere Puputauki et son fils. « Je ne me suis occupé que de la partie technique, pas des subventions » Le premier à passer sur le grill est Yvon Chagnes, directeur technique de l’OPH. Visiblement il marche sur des œufs. Son rôle : vérifier si le projet d’immeuble correspondait aux critères définis par l’arrêté d’octobre 1999 afin de bénéficier des subventions de l’OPH pour la construction de logements sociaux. Parmi ces critères, le coût du mètre carré. En gros, si le prix du m2 revenait à plus de 110 000 francs, pas de subvention et en l’occurrence dans le cas de l’immeuble du GIP, le plafond était dépassé. « Je ne me suis occupé que de la partie technique, pas des subventions » se justifie-t-il. Le juge lui fait remarquer que lors de sa déposition à la gendarmerie, il avait déclaré qu’il avait constaté que le dossier n’était pas éligible, et qu’il l’avait traité plus rapidement car on lui avait demandé de le faire passer. « Ce dossier est appuyé en haut lieu et il devait passer rapidement en commission et avoir un avis favorable », précisait-il alors aux gendarmes. Devant ce rappel, l’ex-directeur technique est plutôt ennuyé et le terme est faible. « J’étais fatigué quand j’ai dit cela. » La procureure intervient : « vous aviez dit que l’on vous avait demandé de faire passer le dossier, de ne pas dépasser les seuils d’attribution. C’est qui ‘on’ ? » Il lève les bras au ciel, « je ne sais pas. » « Je n’ai pas participé à l’instruction du dossier, ce sont les services techniques » Des pertes de mémoires visiblement contagieuses. Appelé à la barre, Nick Toomaru, ex-directeur de l’OPH, même s’il montre plus d’assurance, n’en est pas moins ému. « Je n’ai pas participé à l’instruction du dossier, ce sont les services techniques. » « Pourtant le rapport dit qu’il y a un dépassement des surfaces » assure le juge. « Cela n’a pas été porté à ma connaissance.» Là aussi, le magistrat lui rappelle ce qu’il avait déclaré dans son audition à la gendarmerie : « C’est Jean-Christophe Bouissou (Ndlr : alors ministre du logement) qui m’a demandé de jeter un œil favorable à ce dossier (…), d’habitude ce type de dossier m’est transmis par l’architecte et là c’est Bouissou qui me l’a transmis. ». Beaucoup moins de précisions à la barre ce mardi : « C’est la juriste qui a suivi ce dossier. » « Les gendarmes sont passés chez moi, il y eu quatorze perquisitions et ils ont tout pris » Vient le tour de Rere Puputauki. À 75 ans, il a toujours la même allure qu’au temps de sa gloire quand il était le chef du Groupement d’intervention de le Polynésie. Il en impose, petite lunettes teintées, avant-bras massifs, on sent l’homme qui n’a pas l’habitude d’être contredit. « On a mis en place la SCI Amicale des marins pour que tous les marins de la flottille administrative aient un coin pour se reposer. » Il reconnait que la SCI dont il était à la tête et aussi le comptable, percevait les loyers des locataires de l’immeuble du GIP. Interrogé sur le fait qu’il n’y avait pas de traces écrites des loyers perçus, il explique qu’il n’y avait pas eu de comptabilité régulière, mais affirme que l’argent était utilisé pour l’entretien de l’immeuble. Interrogé sur le fait que des fonds de la SCI, 38 millions, avaient été retirés sans justificatifs sur le compte Socredo, et que six millions de loyers payés en espèces n’y avaient pas été déposés, – soit « a minima 51 millions passé du coté de votre famille » précise le juge – il assure : « ce n’est pas le bon compte. » Le juge revient sur la comptabilité, ou du moins sur son absence. Rere Puputauki se justifie : « les gendarmes sont passés chez moi, il y eu quatorze perquisitions et ils ont tout pris. » Le magistrat note aussi qu’il y a eu 16 millions en espèces retirées par lui, « c’était pour payer les charges. » Quant à la subvention de l’OPH, il nie avoir été au courant qu’elle ne pouvait être accordée pour ce projet. À noter que ses enfants étaient logés dans l’immeuble et cela sans payer le loyer auprès de la SCI. « Votre famille en a bien profité » remarque le magistrat avant de rappeler son casier judiciaire lequel compte des condamnations pour outrage, diffamation, homicide involontaire, exécution de travail dissimulé et abus de confiance. Le septuagénaire est en outre toujours mis en examen pour enlèvement, séquestration et meurtre dans l’affaire JPK. Quant à son fils, Antoine, qui a succédé à son père en tant que gérant de la SCI quand celui-ci était incarcéré, il reconnaît qu’il occupait un appartement dans l’immeuble du GIP, « sans aucun titre, gratuitement » et qu’à « l’époque, on ne se posait pas trop de questions ». Comme son père, il certifie que les loyers encaissés en espèces étaient utilisés pour l’entretien du bâtiment, et qu’il prenait pour ses services 80 000 francs par mois. « C’est mon père qui m’a dit de le faire, quand je lui ai dit que je ne travaillais pas pour la gloire. » Quant aux factures, « on en avait, mais on a été perquisitionné. » L’immeuble du GIP à Mamao. « Le GIP était un peu la police privée de Flosse, on ne va pas s’en cacher » Me Efftimie, avocate des parties civiles qui représente deux associés de la SCI, rentre dans la danse et attaque bille en tête. « On sait qu’en 1999, 2000, le GIP était un peu la police privée de Flosse, on ne va pas s’en cacher. » Elle insiste, « On sait que l’opération doit se faire avec l’OPH, après il y a eu le taui et nantis et privilégiés ne faisaient plus ce qu’ils voulaient. Il fallait suivre les règles. » Elle précise, « dans la SCI, il y a trente associés, tous du GIP avec à la tête Léonard Puputauki ». Elle fait l’historique du montage : « le terrain a été acheté 108 millions et chaque associé avait versé 3,6 millions, puis 4 millions pour l’acquisition d’un appartement. » Elle poursuit : « Léonard Puputauki a revendu une partie du terrain 18,5 millions sans en parler aux associés et il a gardé l’argent ». Selon l’avocate, Léonard Puputauki avait contracté des emprunts auprès de la Socredo en tant que gérant de la SCI, qui était censé assurer aux associés un logement. Une promesse qui n’a pas pu être tenue puisque la société en est arrivée à un déficit de 300 millions et a été mise en liquidation. « La Socredo a obtenu la condamnation de la SCI à rembourser cette somme, et Puputauki s’est retourné contre les locataires et associés. » Deux d’entre eux – d’autres s’étaient joint à la procédure, mais ils se seraient désisté « au moment de signer le mandat » – demandent donc 10 millions de francs au titre du préjudice moral plus six millions pour la perte des bénéfices sociaux. Le liquidateur de la SCI Amicale des marins réclame de son coté « 12 millions pour le détournement des loyers. » « Le tribunal va juger une époque, une époque que j’espère révolue » Me Jourdainne, qui représente l’OPH, estime de son coté que les critères d’attribution de la subvention n’ont pas été respectés, qu’il s’agit « d’un passage en force du dossier » et s’étonne que « M. Bouissou ne soit pas inquiété. C’est lui qui donne des directives à Toomaru et à Chagnes (…) C’était l’époque des copains où on se rendait service. » Il conclut : « la Polynésie a déboursé 160 millions et ceux qui en ont bénéficié devront les rembourser. » Le Pays, qui s’est porté aussi partie civile, demande « un million au titre de préjudice moral pour les fonctionnaires discrédités » à l’OPH, estimant qu’il y a eu « une manipulation consciente pour faire passer le dossier ». « Le tribunal va juger une époque, une époque que j’espère révolue » s’exclame la procureure qui demande à l’encontre de Nick Toomaruu, « qui n’a exercé aucun contrôle sur le financement, rien vérifié » une peine de deux ans avec sursis pour complicité de détournement. À l’encontre de Yvon Chagne, « extrêmement gêné devant le tribunal et qui n’a fait qu’obtempérer aux demandes », un an avec un sursis pour complicité de détournement. Quant à Rere Puputauki, « coupable de recel et de détournement de fonds publics, trois ans de prison avec deux ans de sursis et cinq millions d’amende. » Antoine Puputauki se verra quant à lui requérir à son encontre six mois de prison avec sursis. Le tout en plus des éventuels dommages-intérets. Le délibéré sera rendu le 28 octobre.