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Shark feeding : 20 000 rixes sous les mers

Nicolas Billy, moniteur patenté d’un club de plongée, était poursuivi ce mardi pour blessures involontaires et mise en danger d’autrui en pratiquant le shark feeding. Une pratique interdite sur papier par le Pays depuis 2017, mais qui dans les faits perdure toujours. Il a été condamné à six mois de prison avec sursis et interdiction d’exercer pendant un an.

Le shark feeding est une pratique interdite sur papier par le Pays depuis 2017, mais qui dans les faits perdure toujours. Que ce soit à Tahiti ou dans les îles, car la clientèle internationale est friande de ce type de prestation, et tant qu’il n’y a pas d’accident, on ferme les yeux sur cette pratique. D’autant que chaque club de plongée y trouve son compte. Mais parfois les clubs se livrent entre eux à de véritables batailles navales, se disputant les meilleurs endroits et ancrages pour assister au repas des requins. Ainsi c’est pour deux affaires de ce type, en plus de celle pour blessures involontaires ayant causé 10 jours d’ITT et 17 points de suture à une jeune femme mordue par un requin, que Nicolas Billy comparaissait.

17 points de suture suite à une morsure de requin

L’affaire la plus récente, en mai 2020, concerne une jeune femme enceinte de sept mois qui a été mordue par un pointe noire. Une morsure qui lui a valu 10 jours d’ITT et 17 points de suture. La victime faisait du snorkeling en surface de la Vallée blanche à Faa’a, à proximité de l’embarcation du prestataire. Alors que celui-ci jetait à l’eau des restants d’appâts à l’avant de l’embarcation, le courant les a envoyés vers la jeune femme qui s’est vite retrouvée entourée par des pointes noires. L’un d’eux pris de frénésie l’a alors mordue au mollet. Par chance, le prestataire était accompagné d’une palanquée de plongeurs, médecins de profession, et elle a été prise en charge rapidement. Elle a toutefois été déposer une plainte et la brigade nautique a été chargée des investigations concernant ces faits de blessures involontaires et d’infraction au code de l’environnement.

À la barre, Nicolas Billy fait profil bas et explique que c’est une négligence de sa part et qu’il n’avait pas prévu que le courant allait porter les appâts près de la femme. « J’ai commencé mon activité en 1997, j’ai plongé un peu partout, dans des endroits dangereux et je n’ai jamais eu aucun problème. C’est la première fois qu’il m’arrive un tel accident » plaide-t-il à la barre, ajoutant, « je reconnais avoir été négligent. »

Mais en enquêtant sur le prestataire, la brigade nautique a été mise au courant d’autres incidents le mettant en cause avec d’autres clubs de plongée concurrents. Car dans le milieu du monde de silence, c’est à de véritables joutes sous-marine que se livrent les clubs de plongée.  Les meilleures places sont disputées âprement par ces travailleurs de la mer.

Une course poursuite palmée

La première affaire remonte à septembre 2018. Alors qu’un club de plongée avait placé des appâts dans une cage immergée à 20 mètres, les moniteurs surprennent Nicolas Billy, accompagné d’une palanquée de plongeurs, ouvrir la cage pour en sortir les têtes de poissons. « Cela a provoqué une frénésie parmi les requins et aurait pu mettre la palanquée en danger », expliquent les moniteurs à la gendarmerie, ajoutant que le prestataire était coutumier du fait. S’ensuit alors une course poursuite palmée sous l’eau dans laquelle Nicolas Billy perdra une palme arrachée par l’un de ses poursuivants. Convoqué, Nicolas Billy expliquera alors aux gendarmes qu’il avait vu un requin tigre passablement énervé roder autour de la cage et que c’était pour cela qu’il avait sorti les appâts de peur qu’il s’en prenne à la palanquée. Rappel à l’ordre des gendarmes qui n’ont pas pour autant relevé l’infraction de shark feeding aux plaignants.

Après la bataille navale, la guerre virtuelle

L’autre fait se passe deux mois plus tard, en novembre 2018. Cette fois ce sont deux plongeurs, moniteurs occasionnels dans un club concurrent, qui auraient fait, selon eux, les frais de « son comportement agressif. » À la barre ils expliquent qu’alors qu’ils évoluaient à 17 mètres de profondeur, il aurait nagé vers eux avec un comportement agressif. « Il m’a bousculé et ce faisant m’a projeté sur l’autre plongeur » l’autre plongeur précisera, « je me suis retrouvé projeté contre une patate de corail et au-dessus de moi il y avait la gueule d’un requin. J’ai eu la peur de ma vie. » Là aussi Nicolas Billy a une explication. « J’étais avec des plongeurs et j’avais mis des appâts dans une cage et quand je les ai vu approcher, ils étaient dans le mauvais sens, ils arrivaient près du sang qui sortait de la cage et c’est pour cela que je me suis interposé, pour qu’ils s’éloignent. Mais en aucun cas il n’y a eu contact. » Ajoutant, « ils profitent de la cage pleine d’appâts qui attire les requins et après ils vous insultent sur les réseaux sociaux. » Après la bataille navale, la guerre virtuelle.

La privatisation des fonds marins

« On a compris que M. Billy n’était pas le seul à pratiquer le shark feeding et que cela entraine des tensions commerciales » attaque le procureur, qui poursuit, « on privatise les fonds marins et cela occasionne des pugilats à 17 mètres de profondeur » Revenant sur la jeune femme qui s’est fait mordre, le procureur assure « que les éléments montrent bien que cela est arrivé à cause des négligences qu’il a commises. » Et de solliciter six mois de prison avec sursis et interdiction d’exercer pendant trois ans.

« Le territoire tolère cette pratique, sans vraiment l’avouer »

Pour sa défense Me Bennouar met en avant « l’hypocrisie de ce dossier ». Il argumente : « Pour le Pays, mon client représente monsieur shark feeding. Le territoire tolère cette pratique, sans vraiment l’avouer (…) ils ont laissé faire et tous les clubs se sont engagés dans cette brèche, d’autant que cette loi de 2017 n’a pas d’arrêté d’application. » Pour lui, son client « a compris qu’il ne fallait pas continuer le shark feeding, et il faut que les autres clubs le comprennent. Ce serait gonflé que l’on condamne quelqu’un pour une pratique alors que les autres le font aussi. (…) on a mis mon client plus bas que terre et qui sont les gagnants ? Les autres clubs de plongée car son ancrage s’est libéré à la Vallée blanche, vu qu’il n’a plus rien, et qu’il a tout vendu suite à cette histoire.» Il demande l’abandon des poursuites contre son client, sauf celle concernant la jeune femme qui a été blessée.

Après en avoir délibéré Nicolas Billy a été condamné à six mois de prison avec sursis avec interdiction d’exercer durant une année un encadrement dans un club de plongée. Il devra aussi s’acquitter de 80 000 Fcfp au titre de préjudice envers les deux plongeurs qu’il a « bousculés ».

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