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Centrale, stockage… La guerre du gaz aura-t-elle lieu ?

Deux projets concurrents promettent de faire décoller les capacités de stockage de gaz en Polynésie. Gaz de Tahiti prévoit de moderniser et agrandir ses installations de Motu Uta. Mana ito, filiale du groupe Moux, compte sur un site de grande capacité à Hitia pour entrer dans le marché. En ligne de mire : un hypothétique élargissement des usages du GPL et un projet de centrale électrique au butane à Papenoo.

Qui alimentera la future centrale à gaz ? La question peut paraître prématurée pour un projet qui n’a pas été publiquement présenté par EDT, ni validé par le gouvernement. À peine sait-on que le Pays a tenu à faire analyser lui-même sa faisabilité et a invité la filiale d’Engie, son concessionnaire, a étudier une implantation à Papenoo plutôt qu’à Papeete ou Taravao. Mais si la question de l’approvisionnement se pose dès aujourd’hui, c’est que le secteur de l’énergie est en pleine ébullition. Le gouvernement a sur sa table deux projets de stockage importants qui, même s’ils ne sont pas officiellement liés à la future centrale, misent sur le développement du GPL (gaz de pétrole liquéfié, regroupant butane et propane) en Polynésie.

50% de stockage supplémentaire à Motu Uta

D’un côté, Gaz de Tahiti, acteur historique du secteur en Polynésie, qui, avec sa société sœur SDGPL, importe, stocke, et distribue l’ensemble du GPL consommé au fenua. Environ 10 000 tonnes par an, réparties entre les bouteilles de butane et l’alimentation en propane d’entreprises, notamment l’hôtellerie. La filiale de Petropol, vaisseau amiral du groupe Siu, dispose déjà de 4 400 m3 de capacité de stockage à Motu Uta, où elle s’est installée dès 1980. Assez pour alimenter une centrale ? Tout dépend de sa fonction. Aux cabinets d’études d’EDT ou du Pays, ses dirigeants ont assuré pouvoir fournir 12 000 voire, moyennant quelques ajustements, 18 000 tonnes de propane par an. Les besoins d’une centrale qui se limiterait à compenser les variations de production du renouvelable. Un approvisionnement plus conséquent – de 20 000 à 24 000 tonnes annuelles – fait toutefois partie des options. Et la filiale de Petropol a déjà une solution dans les cartons : la construction d’une nouvelle « sphère sous talus à sécurité renforcée » à Motu Uta.

Gaz de Tahiti, insiste sur les gains de sécurité que représente son projet. La conception sous talus fournit une protection thermique suffisante pour « supprimer définitivement » le risque de Bleve (explosion par vaporisation instantanée). ©GdT

Un projet déjà mis sur la table en 2017, et qui avait été suspendu le temps des débats sur le passage au gaz de la Punaruu. Il implique un gain de plus de 50% de stockage à Motu Uta : la nouvelle cuve de 5 000 m3 s’ajouterait aux 1 840 m3 pour la sphère végétalisée construite en 2002. Et remplacerait les 2 560 m3 de la première sphère aérienne, boule étincelante qui, après plus de 40 ans de service, ne servirait plus qu’à l’occasion de rares inspections. De quoi « optimiser » les livraisons pour le marché domestique et couvrir largement les besoins de la future centrale. Mais cette nouvelle infrastructure, dont le permis de construire est déposé, n’est « pas conditionnée » à l’aboutissement du projet de Papenoo : « il va se faire quoiqu’il arrive parce qu’il est nécessaire pour la Polynésie », insistent les dirigeants de Gaz de Tahiti, qui prévoient un investissement de 2,2 milliards pour une mise en service en 2024. « On augmente la capacité, mais on avance surtout vers la sécurisation et la modernisation de nos installations ».

Le groupe Moux mise sur de grosses capacités pour percer le marché

De l’autre côté, un projet de stockage très médiatisé depuis le mois de mars, et qui fait l’objet d’une enquête publique jusqu’à jeudi, celui de Mana Ito à Hitia. L’idée ne tombe pas du ciel. Le groupe Moux, qui avait eu une expérience dans le secteur jusqu’en 2006 avec Polygaz, envisage depuis longtemps de s’y réinvestir. En 2016, déjà, sa nouvelle filiale – à l’époque baptisée Pacific Gaz – avait des plans de stockage à Nivee. Mana Ito assure aujourd’hui que son projet « n’est aucunement lié » à celui de la centrale à propane, pour lequel le groupe n’a d’ailleurs « pas été consulté ». La localisation à Hitiaa a d’ailleurs été choisie avant que le Pays n’oriente cette unité de production vers Papenoo, et découle d’une volonté de « créer un projet fiable, et sécurisé », sur un site « isolé » et qui peut tout de même être approché par les navires butaniers.

Mana Ito, elle aussi consciente du poids des arguments de sécurité pour le public, insiste sur l’isolement de son site de stockage « des zones urbaines et aéroportuaires ». ©ManaIto

Reste que son dimensionnement a de quoi interroger : quatre fois mille tonnes sous talus, soit environ 8 000 m3. Un tel outil de stockage serait « la condition nécessaire de la rentabilité du projet », explique le directeur de Mana Ito, Sébastien Millot, qui était, il y a quelques mois encore, directeur technique chez Gaz de Tahiti. Le volume permettrait, là encore, d’optimiser le réapprovisionnement, de diminuer la fréquence des rotations de butaniers, et donc le coût du transport. Essentiel pour « faire baisser les prix », assure le groupe Moux, qui prévoit d’investir 2,5 milliards de francs pour se lancer dans le marché. Bien décidé à attaquer le monopole actuel, la maison mère de Pacific Energy ou Vodafone devrait créer une filiale distincte de Mana Ito pour assurer la commercialisation des bouteilles.

Le gaz peut-il gagner du terrain ?

Au total, et si les deux projets aboutissaient, les capacités de stockage de GPL à Tahiti bondiraient de 4 400 à 14 800 mètres cubes. Vraiment nécessaire, pour un marché domestique qui stagne depuis plusieurs années ? Du côté de l’acteur historique, qui voit se profiler des investissements redondants et difficiles à amortir des deux côtés, on en doute. Et on rappelle que la plupart des territoires insulaires concentrent leur dépôt de gaz, plutôt que les éclater, pour faire des économies d’échelle au profit des consommateurs. Sans surprise, le discours est bien différent du côté du groupe Moux. Ses responsables prônent la « concurrence saine » et font le parallèle avec la téléphonie : l’arrivée de Vodafone n’a pas divisé les chiffres d’affaires, comme l’avait un temps prédit l’OPT, mais a accompagné un développement du marché. Même scénario pour le gaz ? Là encore, les avis sont très partagés. Mana Ito en tout cas aurait été créé dans l’idée que le GPL, combustible plus propre que le gazole ou le fioul, et qui ne représente aujourd’hui que 3,2% de l’énergie primaire consommée au fenua, peut gagner du terrain dans les foyers, dans les entreprises, voire même dans les transports.

Mais même si le nouvel acteur dit ne pas s’y intéresser pour le moment, c’est bien dans la production d’électricité que le potentiel est le plus évident. Du côté du Pays, on fait d’ailleurs aisément le lien entre cet engouement pour le GPL et le projet de centrale de Papenoo, d’autant bien vu qu’il doit accompagner le développement des énergies renouvelables à Tahiti. Raison pour laquelle, peut-être, la Commission d’implantation des stations de distribution de carburants (CISDC), où les institutions sont majoritaires, s’est exprimé favorablement sur les deux nouveaux outils de stockage. Peu de chance, donc, que le gouvernement, qui doit valider les projets par arrêtés dans les semaines à venir, n’élimine prématurément un des concurrents.

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